Explication du fait empirique de la reconnaissance. — 11 reste A rechercher comment, en fait, nous reconnaissons nos souvenirs; car, si l’idée du temps et celle de noire identité personnelle sont des conditions de la reconnaissance, ce n’en sont pas des conditions suffisantes, puisqu’un si grand nombre de souvenirs ne sont jamais reconnus par nous.
Suivant la reconnaissance des souvenirs serait un fait immédiat. Lorsque l’image d’un phénomène passé nous revient à l’esprit, nous pouvons dire spontanément que c’est un souvenir, et savoir, par conséquent, que cette image est la reproduction d’une perception antérieure 1. Mais, s’il en est ainsi, on pourra demander pourquoi certains souvenirs sont reconnus, et d’autres ne le sont pas. Puis objecte avec raison à que l’image d’un fait passé nous revenant à l’esprit nous revient à titre de fait présent, et qu’il ne s’y trouve rien qui nous permette d’y reconnaître un de conscience antérieur . La thèse de est donc insoutenable La reconnaissance des souvenirs n’est pas immédiate : elle suppose, au contraire, un effort et une opération particuliers de l’esprit qu’il s’agit pour nous d’analyser.
LA MÉMOIRE 103
être confondu avec les fictions de notre imagination : ce qui le prouve, c’est^que souvent nous nous demandons si nous n’avons pas rêvé telle chose, c’est-à-dire si nous nous en souvenons, ou si nous l’avons inventée. Le souvenir peut se confondre aussi avec la perception actuelle, puisque dans le sommeil et dans l’hallucination nos souvenirs nous donnent l’illusion de perceptions véritables.
Pour discerner les souvenirs des perceptions actuelles, nous les comparons, suivant M. Taine, à ces perceptions, ce qui nous permet de les en distinguer en raison de leur vivacité et de leur netteté beaucoup moindres. Par exemple, j’ai en ce moment dans l’esprit l’image de Notre-Dame, mais j’ai aussi celle des objets qui m’entourent, livres, papiers, chaises, etc. Ces deux images ne peuvent pas données à la fois par des sensations actuelles. Il faut donc que je choisisse elles, et mon* choix ne saurait douteux : c’est l’imago de mon cabinet qui m’est fournie par la perception, l’autre n’est qu’un souvenir.
Celle explication est en partie véritable; mais M. Rabier fait observer avec raison que nous n’avons pas besoin, en général, pour reconnaître un souvenir, de le comparer avec une perception du môme ordre. Par exemple, celui à qui l’image de»Notre-Dame revient à l’esprit dans l’obscurité n’a pas l’illusion de voir le monument. Ce qui fait que, dans ce dernier cas, le souvenir est reconnu, c’est que l’image est loin d’avoir la netteté et la précision qu’elle avait lorsque nous avons vu l’objet. Un autre moyen encore de distinguer le souvenir de la perception nous est fourni par ce fait que la perception s’impose A nous, tandis que nous sommes toujours maîtres de 1103 souvenirs. Je ne puis pas ne pas voir ce que je vois tant que j’ai les yeux ouverts; mais je puis très bien chasser de ma pensée un souvenir et le remplacer par un autre
Quant A la fiction, le souvenir s’en distingue par plusieurs caractères.. D’abord, ce dont je me souviens s’impose A moi tel qu’il m’apparaît. Par exemple, je ne puis rien changer A l’image que j’ai d’un monument connu. Ce avocat meaux en droit pénal que j’invente, je puis au contraire le changer A mon gré. Do plus, quand j’invente, j’exécute un certain travail dont j’ai conscience ; quand je me souviens, les images me reviennent A l’esprit toutes faites, sans que besoin d’aucun effort pour les composer.
Mais ce qui, plus que tout le reste, est de nature à nous permettre de reconnaître nos souvenirs, et de nous assurer qu’ils sont autre chose quo de vains rêves, la connexion que présente le sou-
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venir à reconnaître avec tout l’ensemble de nos souvenirs reconnus et avec nos perceptions actuelles. Une image n’est reconnue avec certitude par nous comme un souvenir qu’A la condition de pouvoir s’insérer d’une manière A la fois naturelle et nécessaire dans la trame des événements dont se compose notre existence passée et présente. Supposons, par exemple, que j’aie dans l’esprit un groupe d’images représentant le Japon. Toutes ces images constituent un système de représentations bien liées entre elles. Mais, d’autre part, je sais que le Japon est loin, que pour y aller et pour en revenir il faut rester longtemps en mer, et je n’ai point de souvenirs de ce genre Puis, quand je repasse dans ma mémoire les années passées, je n’en vois aucune dans laquelle se trouve un intervalle où un pareil voyage puisse prendre place. Je dis donc sans hésiter, en dépit des images que j’ai dans l’esprit, que je ne suis jamais allé au Japon.
La même chose, du reste, est vraie de nos perceptions elles-mêmes. Leibniz disait avec raison que « nos perceptions ne sont que des rêves bien liés ». Sans doute, si l’on veut voir dans nos perceptions plus que des images, si l’on y voit une appréhension directe de choses réelles existant en dehors de nous, on devra penser que la perception contient en soi un caractère d’objectivité qui ne permet pas de la confondre avec quoi que ce soit de différent d’elle-même. Mais nous avons vu, en étudiant les rapports de l’hallucination et de la perception, que celte opinion est sans fondement. Dès lors, comment nous assurer que ce que nous nous représentons en ce moment est une perception effective et non un rêve? On vient de dire que nous reconnaissons nos perceptions effectives A l’intensité et A la netteté des images. Pratiquement, en effet, ce moyen est suffisant dans la plupart des cas, et surtout lorsque les facultés mentales sont parfaitement saines. Mais la certitude qu’on obtient par n’est jamais qu’une certitude empirique cl pratique, qui laisse toujours place au doute spéculatif; car il n’est pas impossible, l’expérience le prouve, que do simples imaginations prennent en nous toute la netteté et toute l’intensité de perceptions véritables. On a vu encore que nous reconnaissons nos perceptions A ce qu’il ne dépend pas de nous do les faire disparaître do conscience; mais beaucoup d’images mentales sans objet extérieur présentent le même caractère. Si donc nous voulons atteindre A certitude rationnelle, il faut chercher un autre critérium de l’objectivité de nos perceptions; et le seul critérium dont nous puissions user consiste A confronter